« Ce jour-là, j'attendais mon train, qui avait un retard de plus d'une heure, en gare d'Avignon. Dans le hall où j'avais décidé de lire, il y avait beaucoup de monde. Mais j'ai remarqué tout de suite un homme qui accompagnait sa grande fille pour un autre train... Un homme qui a capté mon attention, que j'ai regardé longtemps, car je le trouvais beau et tendre dans sa relation avec sa fille. Un homme qui a dû sentir mon regard, car au bout d'un moment il s'est avancé vers moi et m'a offert un café. J'ai "osé" dire oui. J'étais émue, c'est moi qui le trouvait intéressant et c'était lui qui faisait le premier pas. Quelques heures avant, jamais je n'aurais pensé qu'une telle rencontre fut possible.
Durant ce court moment passé avec lui j'ai découvert quelqu'un de charmant, cultivé et même passionnant. Plusieurs aspects de lui m'ont intriguée et j'ai exprimé le désir de lui écrire. Ainsi, depuis quelques jours, il me répond avec plein d'attentions, de douceur, d'ardeur, et d'humour. Il s'exprime sur différents sujets avec justesse et je me sens rejointe sur beaucoup de points. Je suis "en train" (forcément, vu mes attentes d'être aimée) de tomber amoureuse et lui est plutôt "en train de me trouver très désirable" (je le sens dans ces derniers écrits). Ce qui, vous l'avez maintes fois écrit, n'est pas la même chose !
"L'une se meurt d'amour pour un qui se sent plus vivant de tous les désirs de l’autre !"
Je passe beaucoup de temps à penser à cet homme, à cette relation. Beaucoup d'énergie à trier mes sentiments, mes sensations, mes peurs aussi. A tenter de clarifier toutes les émotions qui surgissent et en même temps je me défends, pour l'instant, d'engager une relation sexuelle. Parce que le désir trouble mes facultés de discernement, parce que je pressens l'attachement (et donc la dépendance) que j'aurai à partir de cette intimité physique.
Le soir dans le calme de mon appartement, j'essaie de répondre calmement à mes propres questions : qu’ais-je de plus à partager avec cet homme (capricorne comme ma dernière relation) en dehors d'un sentiment de bien-être et d'une attirance physique ? Depuis quelques années, j'ai décidé de mettre la barre plus haut, de ne pas me contenter de rencontres aléatoires et trop centrées sur la sexualité qui me laissent chaque fois avec un sentiment amer : celui d'être "consommée" et de me consumer dans l'attente d'autre chose ! J'ai envie d'une rencontre sacrée, d'un partage au-delà du désir physique, d'un ancrage possible dans la durée d'une relation vivante, bonne pour chacun… Avec cet homme, j'ai envie de me lancer et je doute. Je ne suis sûre de rien. »
La lettre continue ainsi sur d’autres considérations sur sa vie passée… J'imagine que cette femme a traversé un certain nombre d'expériences, que sa lucidité est fondée sur un vécu intime et je trouve ses aspirations légitimes. Le malentendu possible me semble être ailleurs. Pour moi, il n'y a pas encore eu de relation, seulement une rencontre et des partages hors réalité au travers d'écrits, de plus en plus enflammés, dérivant vers un imaginaire avide de cette nourriture...
Construire une relation suppose des échanges, des confrontations et parfois même des affrontements pour vérifier la solidité et la viabilité du lien naissant. Je rappelle souvent que nous sommes toujours trois dans une relation : l'autre, soi et le lien qui nous relie. Ce qui va circuler de positif ou de négatif, de gratifiant ou de frustrant dans ce lien peut alimenter, vivifier, dynamiser mais aussi meurtrir, blesser ou désespérer l'un ou l'autre. En particulier devant le fossé qui peut s'ouvrir face au décalage entre les attentes (de l'un) et les réponses (de l'autre). Fossé qui devient de plus en plus large et parfois infranchissable quand l’un des deux a projeté non seulement des désirs, mais aussi des rêves. Quand les attentes (ou les réponses) d'un des partenaires réveillent des zones d'intolérance ou de vulnérabilité, restimulent des blessures anciennes chez l'autre.
Je ne sais quand ma correspondante prendra la liberté de témoigner de ses attentes, de ses apports possibles et de ses zones d'intolérance pour une relation à vivre au-delà d'une attirance et d'un désir. Je ne sais quand elle osera se confronter à la réalité d’une relation en trois dimensions quand celle-ci ne repose pour l’instant que sur deux dimensions. Ce qui caractérisent les rencontres sur Internet, c’est qu’elles commencent toujours en deux dimensions : deux imaginaires s’expriment, ensuite viendra le temps de l’irruption du réel quand les deux internautes se rencontrent… en face à face.
Je suis assez sidéré par la justesse des mots utilisés et par la pertinence du texte...



